Vivre la coopération

Faire entrer un syndicat dans une coopérative forestière :
la mauvaise réponse à un vrai problème?

Quelques coopératives forestières sont actuellement aux prises avec des demandes d'accréditation syndicale. Ces demandes proviennent autant de travailleurs en usine que de travailleurs en forêt. Ces demandes d'accréditation syndicale manifestent la frustration profonde de certains travailleurs qui estiment que leur coopérative nuit ou ne défend pas assez bien leurs intérêts. Beaucoup plus encore, elles manifestent une forme de découragement, de désenchantement envers la démocratie coopérative, une énorme perte de confiance envers le conseil d'administration et la direction générale. La chose est grave, même très grave ! Car cela revient à dire que ces travailleurs ne croient pas ou ne croient plus en la formule coopérative, qu'ils n'ont pas ou n'ont plus aucun sentiment d'appartenance, qu'ils ne se sentent pas ou ne se sentent plus en mesure de s'allier avec les autres membres pour faire jouer la démocratie coopérative dans le sens de la défense de leurs intérêts communs. Ils ne se sentent plus solidaires des autres membres.

La chose est d'autant plus grave que, comme nous l'avions souligné dans la chronique précédente, la coopérative de travail est un instrument collectif qui a rigoureusement la même raison d'être qu'un syndicat : défendre les intérêts de ses membres travailleurs, collectivement propriétaires de l'entreprise.

De telles demandes d'accréditation syndicale peuvent résulter de conditions de travail trop exigeantes ou de conflits de personnalité. Qu'il s'agisse de cela ou de toute autre raison, il est probable que, soit le conseil d'administration a négligé la formation des membres à la démocratie coopérative au point que certains ne voient aucune différence avec une entreprise privée, soit il a perdu contact avec sa base et ne s'est pas rendu compte de la frustration montante de ses membres qui se sentent à ce point totalement impuissants à lui faire entendre raison qu'ils sont prêts à risquer de détruire la coopérative pour y parvenir.

Il reste qu'il n'est pas normal, que c'est même un non sens de vouloir faire entrer un syndicat dans une coopérative de travailleurs. C'est fournir la plus mauvaise réponse à ce qui est fort probablement un vrai et grave problème interne. Un bref rappel historique expliquera pourquoi.

Coopérative et syndicat : même combat, mêmes origines

La coopérative de travailleurs et le syndicat sont deux inventions sociales issues du mouvement ouvrier au XIXe siècle. Ce sont deux instruments collectifs inventés par les ouvriers pour lutter contre la barbarie du capitalisme sauvage des origines qui les exploitait alors à outrance avec des salaires de misère et des conditions de travail inhumaines. Les deux organisations sont sœurs, poursuivent depuis les origines les mêmes objectifs, la défense et la promotion des intérêts des travailleurs, avec les mêmes moyens, la démocratie interne, avec les mêmes valeurs, la solidarité, l'égalité et l'équité entre tous et avec un même slogan : l'union fait la force !

Ce qui les différenciait et les différencie encore, c'est le terrain de leurs combats. Le syndicat a été inventé pour défendre la situation des ouvriers dans les grandes entreprises industrielles. Il était et est encore l'instrument par excellence de défense et de promotion des intérêts des travailleurs employés face à un patron. Quant à la coopérative de travailleurs, elle a été inventée pour défendre les intérêts des ouvriers artisans (typographes, menuisiers, maçons, etc.) travaillant soit seuls, soit en de petits ateliers. La coopérative de travailleurs leur permettait de lutter contre le risque du chômage dû à la concurrence féroce des nouvelles industries en créant une entreprise dont ils sont les seuls propriétaires.

La coopérative de travailleurs, si on sait s'en servir, est le meilleur outil de défense des intérêts des travailleurs

La formule de la coopérative de travail avait et a encore en plus un énorme avantage sur la formule syndicale, celle d'éliminer totalement l'appropriation par les patrons des bénéfices engendrés par le travail des ouvriers. En effet, le syndicat permet aux travailleurs de forcer les patrons à leur redistribuer une partie, mais une partie seulement, des profits de l'entreprise sous formes d'augmentations de travail et/ou d'amélioration des conditions de travail et des avantages sociaux, alors que la coopérative de travail, en éliminant les patrons, leur permet de s'approprier tous les profits de l'entreprise et d'en disposer à leur guise.

Bien qu'elle soit beaucoup plus avantageuse pour les travailleurs qu'un syndicat, la formule de la coopérative de travail ne s'est pourtant pas autant développée. Cela tient à une chose bien simple. Pour créer une entreprise, industrielle, cela prend beaucoup de capitaux. Ce que n'ont évidemment pas les travailleurs. C'est pourquoi les coopératives de travailleurs n'ont été créées que dans certains secteurs économiques, ceux dans lesquels l'investissement de démarrage est minime, ceux dans lesquels la compétence professionnelle des travailleurs est plus importante que le capital pour le succès de l'entreprise. C'est le cas des coopératives forestières au Québec. A l'origine, elles ont été créées par des bûcherons propriétaires de leurs scies qui se regroupaient pour ne plus se faire exploiter par les jobbers.

La bonne réponse : revivifier la vie associative

On le voit, la coopérative de travailleurs, quand on a la chance d'en être membre, est un instrument collectif bien plus efficace qu'un syndicat pour défendre l'intérêt des travailleurs. C'est pourquoi il apparaît comme un non sens de vouloir en plus y installer un syndicat. C'est vouloir enfoncer un clou en utilisant deux marteaux à la fois ! Il est d'ailleurs un principe de cohérence, reconnu par les tribunaux en matière syndicale, qui dit qu'un travailleur ne peut être membre de deux syndicats en même temps. Il est en effet inutile et improductif de cotiser à deux organisations ayant exactement la même raison d'être et les mêmes objectifs, surtout quand l'une est, par nature, potentiellement plus efficace que l'autre.

Ceci dit, je comprends que certains travailleurs en viennent parfois à envisager ce non sens. Car une coopérative de travailleurs, comme un syndicat d'ailleurs, comme toute organisation démocratique, peut mal fonctionner au point que les membres n'y trouvent plus leur compte ou estiment ne plus l'y trouver. C'est un instrument collectif complexe dont il faut constamment entretenir les délicats rouages démocratiques. S'il fonctionne mal, s'il répond mal aux besoins et désirs des travailleurs membres, ce n'est pas en le brisant pour le remplacer par un autre encore moins efficace qu'on résoudra le problème. C'est en cherchant à bien comprendre pourquoi il fonctionne mal qu'on résoudra le problème, en identifiant les correctifs nécessaires et en apprenant à tous comment s'en servir.

C est pourquoi lorsqu'une demande d'accréditation syndicale émerge dans une coopérative forestière, le conseil d'administration et la direction générale doivent prendre acte, très vite, de cette manifestation de non confiance à leur égard. Ils devraient d'abord se dire que c'est eux qui ont peut-être quelque part, sans s'en rendre compte à temps, mal fait leur travail ou, plus probablement, mal expliqué leurs objectifs de gestion. Ce qui importe, ce n'est pas l'intérêt des travailleurs membres comme eux l'envisagent et le comprennent (le CA et la direction générale) mais comme les membres le pensent et le veulent eux-mêmes. L'art de bien gérer une coopérative de travailleurs est l'art de convaincre et de ne décider que ce qui est acceptable et accepté par les membres. Il leur faut donc de toute urgence investir massivement dans la réanimation de la vie associative et la réappropriation de la coopérative par ses membres. Il s'agit de mettre en pratique les trois maîtres verbes de la gestion d'une coopérative de travail : écouter, consulter, impliquer les membres avant de décider pour eux.

Alain Bridault, président
ORION coopérative de recherche et de conseil